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Club photo, épreuve sur papier baryté vers1895

Chansons et petits poèmes

À mon vieil ami Baulin

 

Le Photographe voyageur

 

Bonjour, avril ! le soleil se colore

Hier, tout blanc, il est rose aujourd’hui ;

Sur les pommiers on voit les fleurs éclore,

Artiste, en route ! enfin ton heure a lui !

Et sans soucis et léger de bagage,

L’espoir au cœur et las d’un long sommeil,

Le lendemain, il arrive au village

Qui n’avait vu jamais rien de pareil

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

À son costume ainsi qu’à son allure,

Le photographe est toujours reconnu ;

Son œil sourit, et toute sa figure

S’encadre bien sous son chapeau pointu.

Le paysan le reçoit à sa table,

Lui fait chanter les chansons de Paris,

Et l’applaudit de son sourire aimable

En lui versant le vin clair du pays.

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

Voilà cent ans, jamais d’une chaumière

Les hauts lambris n’avaient vu de portraits :

Des grands seigneurs, alors, la race altière,

Seule, à ses fils pouvait laisser ses fruits,

Mais aujourd’hui l’habitant du village

Trésor des yeux qui console le cœur –

Des siens aussi peut conserver l’image,

Et de l’absence adoucir la douleur.

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

Le photographe en amour est volage !

Non ! deux beaux yeux le font frémir d’amour :

Mais il comprend, pauvre oiseau de passage,

Qu’il doit n’aimer qu’où l’on aime qu’un jour.

Les souvenirs chantent dans sa mémoire,

C’est un album dont les portraits charmants

Font de sa vie une joyeuse histoire,

Où le travail s’enlace aux sentiments.

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

Si Raphaël, ce roi de la peinture,

T’avait connu, miraculeux travail,

Son œil, cherchant le vrai dans la nature,

Eût admiré ton plus petit détail.

Mais nous, repus de toutes les merveilles,

Nous, rien de grand ne peut nous éblouir ;

Le bruit de l’or fait frémir nos oreilles,

Mais nous voyons la vapeur sans frémir !

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

Nos résultats, tous extraordinaires,

Au sortilège ont fait crier souvent ;

Il est bien vrai qu’on a brûlé naguères

Plus d’un sorcier qui n’en fit pas autant.

Quand la raison détrône les oracles,

Pour elle rien n’est un épouvantail.

Où nos aïeux voyaient écrit : miracles !

Notre œil chercheur lit : science et travail.

 

Voilà l’amoureux du printemps,

L’artiste voyageur que la nature appelle ;

Ainsi que sa sœur l’hirondelle,

Il rêve d’éternel beau temps !

 

Eugène Baillet (Paris 1828-1906)

Chansonnier, photographe ambulant

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